samedi 24 septembre 2016

Eric Vuillard - 14 Juillet

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Août 2016 - 200 pages formidables ! 

Les romans historiques ne sont pas ma tasse de thé aussi  un livre avec pour titre 14 Juillet n’avait rien pour m’attirer. Il y a eu sur Facebook une conversation sur ce livre et cet auteur mais j’étais toujours en résistance. Et Delphine (Dialogues) m’en a parlée mais surtout elle m’a fait lire des passages. Et l’écriture d’Eric Vuillard m’a soufflée.

"Il faut écrire ce qu'on ignore. Au fond, le 14 Juillet on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou  lacunaire. C'est depuis la foule sans nom qu'il faut envisager les choses. Et l‘on doit raconter ce qui n'est pas écrit."
Eric Vuillard n’a pas l’intention de nous raconter le 14 Juillet et ses événements d’un point de vue formaté. Non, lui ce qui l’intéresse c’est le peuple.
Avril 1789, la cour du Roi a beaucoup joué et s'est amusée  de fanfreluches et de caprices. Le peuple meurt de faim et grogne de mécontentement. Réveillon patron d’une manufacture veut baisser les salaires des ouvriers. C’est la goutte d’eau qui fait déborder de vase. Des émeutes suivent, la folie Titon est saccagée et malgré les morts, il n'y a pas de retour au calme.
L’auteur identifie les dix-huit victimes et leur redonne vie.

Et le récit continue, les journées précédant le 14 juillet naissent sous nos yeux avec cette foule: "On dirait que Paris vient d'être frappée par une immense baguette de sourcier ; de toutes parts, ça s'écroule, entre les murs jaunis, à travers les jardins et le long des fosses. Il y a des gens partout. Il faut imaginer ça. Il faut imaginer un instant le gouverneur et les soldats de la citadelle jetant un oeil par-dessus les créneaux. Il faut se figurer une foule qui est une ville, une ville qui est un peuple. "

On se passe le mot, l'embrasement se propage. Les anonymes sont des noms, des personnes et ce sont eux les acteurs. On est immergé dans cette foule. Ca crie, ça revendique, on se bouscule ou on s'aide, de simples curieux à ceux qui ont des convictions ou pas.
"Qu'est-ce que c'est, une foule ? Personne ne veut le dire. Une mauvaise liste, dressée plus tard, permet déjà d'affirmer ceci. Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam né en Côte-d'Or, il y a Aumassip marchand de bestiaux né à Saint-Front-de Périgueux il y a Béchamp, cordonnier (…)... c'est étrange les noms, on dirait qu'on touche quelqu'un. Ainsi, même quand il ne reste rien, seulement un nom, une date, un métier, un simple lieu de naissance, on croit deviner, effleurer. Il semble qu'on puisse entrevoir un visage, une allure, une silhouette. Et, entre les mâchoires du temps, on croit parfois entendre des voix, (..). "

C’est vivant et fiévreux comme l’écriture. Elle nous happe par sa fougue, elle suscite des émotions, une frénésie contagieuse. A certains passages, cette écriture joue aussi délicieusement avec l'insolence.
Changement de ton pour la dernière page magistralement  belle,  Eric Vuillard nous rappelle que l’on peut changer le cours de l’Histoire et "forcer les portes de nos Elysées dérisoires".
Un livre formidable et généreux avec une écriture qui m'a conquise ! 

Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor.Mais derrière le décor, et même dedans, incrustée dans la chair du palais, comme l'essence même de ses plaisirs, grouille d'activité interlope, clabaudante, subalternes. Ainsi, on trouve des fripiers partout, car tout se revend à Versailles, tous les cadeaux se remonnayent et tous les restes se remangent. Les nobles bouffent les rotagons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d'huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire.
 
Les billets de Delphine, KeishaSandrine

vendredi 23 septembre 2016

Helen Macdonald - M pour Mabel

Éditeur : Fleuve éditions - Traduit de l'anglais(Royaume-Uni) par Marie-Anne de Béru - Date de parution : Août 2016 - 399 pages et une belle découverte!

Fascinée depuis son enfance par  la fauconnerie, la narratrice se lance dans d’un projet nourri depuis longtemps : dresser un autour. Le décès de son père est l’élément  déclencheur qui lui fait franchir le pas. Sans être novice, férue de littérature en rapport avec les rapaces, Mabel est pourtant son premier autour, un puissant rapace.

Elle s‘isole, ne sort que rarement de chez elle car Mabel  a besoin dans premier temps de s’acclimater.  Sans s’en rendre compte, elle tombe  dans la spirale de la dépression et focalise toute son attention uniquement sur le rapace. Ses appréhensions sur le premier vol de Mabel, la nourriture et le poids du rapace,  toutes les étapes sont décrites et très bien rendues.Ce livre ayant été écrit bien après, Helen Macdonald a ce regard distancié sur les événements de l’époque et sur son comportement qu’elle analyse avec une beaucoup de discernement.
Si Mabel l’a accompagnée durant le chemin du deuil, il  a été également bien plus qu’une béquille pour sortir de sa dépression. Les extraits des carnets de Mr White qui dans les années 30 voulut dresser un autour  émaillent le livre. A  la froideur de White s’oppose la sensibilité  de l’auteur.  
Sur un thème qui à priori ne m’attirait pas, j’ai appris beaucoup d’informations (certaines m’ont plus intéressées plus que d'autres) mais surtout le récit intime d’Helen Macdonald, cette introspection m’a vraiment touchée.
Le fait qu’elle s’interroge énormément sur son rapport avec Mabel est un point fort  et il permet de faire passer certaines longueurs.
Il y a beaucoup de pudeur cette une écriture très visuelle qui dépeint aussi bien la nature, Mabel que les émotions les plus profondes. Une belle découverte !

L'archéologie de la douleur ne se fait pas avec ordre et méthodes. Cela ressemble davantage à la terre que vous retournez à la bêche et où vous découvrez parfois des choses oubliées. Des éléments surprenant refont surface non seulement les souvenirs, mais aussi des états d'âme, des émotions, des visions du monde plus anciennes. 

Il y a un abîme entre la vie viscérale et sanglante que je partage avec Mabel et la vision distanciée, réservée, qui caractérise la façon dont nos contemporains apprécient la nature. Je sais que certains de mes amis considèrent le fait de vivre avec un faucon comme quelque chose de moralement suspect, mais je ne pourrais pas aimer les oiseaux les comprendre aussi profondément si je ne les avais vu que sur des écrans. J'ai fait d'un faucon un fragment de vie humaine et d'une vie humaine un fragment de la vie d'un faucon, ce qu'il a rendu un million de fois plus complexe et source d'émerveillement à mes yeux. 

Le billet de Cathulu qui m'avait donnée envie.
Merci à Babelio pour cette lecture.

jeudi 22 septembre 2016

Isabelle Desesquelles - Les âmes et les enfants d'abord

Éditeur : Belfond - Date de parution : Janvier 2016 - 105 pages nécessaires.

Venise. Place Saint Marc. Une forme à terre ou plutôt un amas de guenilles qui couvre une femme. Elle tend sa paume "ouverte vers un ciel aveugle" au passage de la narratrice accompagné de son fils. Cette femme qu’Isabelle Desesquelles appelle Madame est une mendiante  ( et il ne faut pas voir de l’ironie dans cette dénomination de la part de l’auteure).

Nous croisons forcément dans des différents lieux ces mains ou ces verres en plastique en guise de sébile. Quel est est notre regard, notre pensée ? Que fait-on ?
Sujet tabou, délicat même difficile. On peut se chercher des excuses, se donner bonne conscience et puis on oublie jusqu’à la prochaine personne qui elle-aussi demandera quelques pièces.

Ce court texte nous questionne, nous renvoie à nous-mêmes. Il n’ a y aucun jugement de porté. Non, juste ces situations et les constats d’un monde fracturé. Il n’y a pas non plus de solution miracle ou utopiste d'apportée ou de préconisée.
Que dit-on à nos enfants comme la narratrice devant la pauvreté? Qu’on n’y peut rien, que ce n’est pas de notre ressort? Crier ou chuchoter honteusement notre impuissance ?

Après un début où l'auteur cherche un peu son style, viennent l'humilité, le respect et des phrases qui sont des uppercuts, et au fil des pages on ressent toute l’humanité de l’auteure.
Plus que marquante, cette lecture est nécessaire. 

Vous pesez sur ma conscience et c'est un bien. Ni remords, ni un reproche, pas exactement une obsession, plutôt un pincement, il enjoint de ne pas être oublié. 


Comment elles coexistent nos âmes ? A interroger notre humanité, on questionne notre inhumanité. Personne ne le veut, c'est tellement plus facile de détourner les yeux.

Les sourires, ça lui, je lui en donne en veux-tu en voilà. C'est gratuit. Mon fils a encore l'âge de croire à mon histoire de sourires : "On ne peut pas donner de l'argent tous les jours, mais sourire et dire bonjour, oui. Ca vaut aussi beaucoup et rend heureux". Voilà comment yeux de son fils on passe pour une gentil maman, bienveillante et généreuse avec les pauvres. Il ne manquerait plus que je profite de la crédulité de mon enfant. Heureusement, Madame, vous êtes là pour me pour me rappeler que la misère ne se paye pas d'un écran de fumée.

Au milieu du concentré de bêtises, d'indécence et de cynisme véhiculée par les médias, on s'est émus momentanément des naufragés de Lampedusa. (...) On attend le prochain chiffre, après Lampedusa, sur trois cents noyés, on peut faire cinq cents non ? (...).

Ils sont des milliers, ils sont cinq mille à avoir tenté d'approcher les côtes européennes l'année dernière. Quelle importance s'il en manque à l'arrivée, il y aura toujours bien assez de réfugiés, et de quidams devant les infos et l'apéro pour s'y noyer.

Le billet récent de Stéphie (une piqure de rappel pour ce livre noté depuis sa parution). D'autres billets : Alex - Laure -  Mirontaine - Sabine ( qui cite de très beaux passages) - Sylire - ValérieVirginieYv
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